Un peuple se renforce en regardant ses faiblesses

Publié le par Chawki MOSTEFAÏ

A la suite de la publication dans le journal El Watan d’une lettre que j’ai adressée à Lamine Debaghine, Nassim Abbas, neveu, dit-il, de Ferhat Abbas, auteur d’une réponse faite d’injures qui se veulent salissantes dans le n°4271 du 8 décembre 2004, me reproche d’avoir porté atteinte à la réputation et à l’honneur de Ferhat Abbas. Sait-il seulement ce qu’est la réputation et l’honneur d’un homme ?

Voyons cela de plus près. Ma lettre, écrite en novembre 2002, deux mois avant que mon aîné et ami Lamine Debaghine nous quitte, sans qu’il ait eu le loisir de me répondre, avait deux objectifs. En premier lieu, combler un vide dans l’histoire du mouvement de libération nationale : l’émergence d’un groupe d’étudiants patriotes de l’université d’Alger qui entendaient profiter de la défaite militaire française en juin 1940, parce que conscients que, dans une colonie de peuplement comme l’était l’Algérie, le seul programme politique sensé était l’indépendance nationale et un combat révolutionnaire, y compris le recours aux armes. Si personne, historiens ou journalistes, n’a parlé de leur adhésion au Parti du peuple algérien (PPA) et des conditions de leur adhésion, c’est que dans la « culture PPA », on ne milite pas avec tambour et trompette. En deuxième lieu, il était important dans l’évocation de cette période de mettre l’accent sur le rôle éminent de Lamine Debaghine dans l’élargissement et l’unification de toutes les potentialités de lutte contre la colonisation. C’est à ce titre que le cas de Ferhat Abbas a été évoqué. J’ai cité un terme qui revenait souvent dans la bouche d’un des membres de ce groupe d’anciens élèves du collège de Sétif, Allag Abderrahmane, originaire de Kherrata, lorsqu’il parlait de la politique d’assimilation préconisée par Ferhat Abbas dans les années 1930 jusqu’à 1942 ; et qu’il qualifiait de politique « zazou ». Le fait de citer Allag, pour caractériser l’état d’esprit des jeunes de cette époque, serait de ma part une « sentence infamante » vis-à-vis de Ferhat Abbas. Tiens, tiens ! Serions-nous revenus au siècle de la terreur où un mot qui sonne mal aux oreilles du tyran vous vaut d’être jeté dans la fosse aux lions ? En fait, pour éclairer le jeune lecteur qui n’a pas connu cette époque des années 1930 et les années de guerre, sur la portée « infamante » de ce mot « zazou », notamment si on le rapproche de la doctrine de Ferhat Abbas de la même époque, je rappelle : Zazou, un mot allemand qui désignait une catégorie de jeunes gens dont la mode vestimentaire excentrique, vestes croisées aux épaules tombantes, pantalons en tire-bouchon, cheveux hirsutes, dansant le swing au son du jazz, traduisait, selon Abderrahmane, l’excentricité d’une politique d’assimilation d’une société arabo-musulmane traditionnelle, jalouse de son histoire et de son identité, dans une société de religion, de mœurs et d’histoire totalement différentes, avec comme soubassement idéologique la profession de foi de Ferhat Abbas exprimée dans son fameux article du journal l’Entente du 27 février 1936, « La France, c’est moi », rapporté par Benjamin Stora dans sa biographie de Ferhat Abbas, Une Autre Algérie (pp. 73-74), ainsi libellée : « Mon opinion est connue... Si j’avais découvert la ”nation algérienne”, je serais nationaliste et je n’en rougirais pas comme d’un crime. Les hommes morts pour l’idéal national sont journellement honorés et respectés. Ma vie ne vaut pas plus que la leur. Et cependant, je ne ferai pas ce sacrifice. L’Algérie en tant que patrie est un mythe. Je ne l’ai pas découverte. J’ai interrogé l’histoire ; j’ai interrogé les morts et les vivants ; j’ai visité les cimetières, personne ne m’en a parlé. Sans doute ai-je trouvé ”l’empire arabe”, l’”Empire musulman” qui honorent l’Islam et notre race, mais ces empires se sont éteints... Un Algérien musulman songerait-il sérieusement à bâtir l’avenir avec les poussières du passé ? Les don Quichotte (lire Les Nationalistes) ne sont plus de notre siècle. » Qu’en pensez-vous jeunes gens et hommes de raison ? Est-ce si infamant que de dire, dans un langage imagé certes et bon enfant, que Ferhat Abbas était dans l’erreur et l’erreur absolue. Alors dites-moi qui injurie, qui porte la haine dans son cœur ? Ferhat Abbas, lui-même, n’avait pas honte de ses positions initiales. Il a su les dépasser en homme politique. C’est de la vieille histoire. Le temps a fait litière des sentiments qu’éprouvaient les uns et les autres, il y a soixante années de cela. De même l’engagement volontaire en 1939 de Ferhat Abbas dans l’armée française était sévèrement jugé par les jeunes nationalistes du parti, car il apportait, avec les régiments de tirailleurs qui montaient au front, de l’eau au moulin de la propagande coloniale quant à l’attachement et à la fidélité des populations algériennes à la mère patrie. Et l’habillage, vrai ou faux, de participation à la lutte contre le fascisme n’y changeait rien. Je pourrais m’arrêter là. Mais victime d’une diatribe insensée, il serait malsain de laisser planer, impunément, quelques contrevérités flagrantes. Alors autant mettre les points sur les i. Lorsque Ferhat Abbas fut démobilisé en 1940 et revenu à la vie civile, Lamine Debaghine et moi-même, tous deux membres de la direction du Parti du peuple algérien, l’avons sollicité d’abandonner la politique d’assimilation au profit d’une politique de libération nationale, il nous a répondu : « Je ne suis pas homme à changer de fusil d’épaule. » Mais l’idée a fait son chemin. Et au lendemain du débarquement anglo-américain du 8 novembre 1942, le souffle de la charte de l’Atlantique aidant, la même démarche entreprise par Lamine Debaghine - au nom de la direction du PPA - fut couronnée de succès. Ferhat Abbas accepta de rédiger une plateforme politique sur la base d’un canevas établi avec Lamine Debaghine. Ce sera le Manifeste du peuple algérien. L’idée d’indépendance nationale était désormais partagée par la quasi-unanimité du peuple algérien. La provocation coloniale du 8 Mai 1945 eut raison de l’unité organique du Mouvement national, mais l’esprit d’indépendance avait pris solidement racine. De ce mouvement émergèrent deux figures emblématiques, Messali Hadj et Ferhat Abbas, dont les partis poursuivirent des chemins différents. Le parti de Ferhat Abbas, l’Union démocratique du Manifeste algérien (UDMA), continua son combat dans le cadre d’une action pacifique, opposée à toute violence et dans une stratégie du « possible » comme la définit Ferhat Abbas lui-même : « Je préfère le compromis honorable à la violence, et connaissant le passé colonial, j’appréhendais surtout les révoltes et la mort de multitudes d’innocents. C’est pourquoi j’ai cherché longtemps la solution de conciliation. » Le parti de Messali Hadj, lui, fidèle à cette vérité première que « la liberté s’arrache et ne se donne pas » œuvre sur deux tableaux : l’un, légal et pacifique avec le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), l’autre, clandestin à vocation insurrectionnelle, le PPA, ces deux entités n’en faisant qu’une en réalité. L’action armée était un mal nécessaire, un mal à haut risque au plan individuel, mais le seul capable de contraindre le colonisateur à traiter l’Algérien en interlocuteur valable, dans une négociation politique avec, comme objectif et comme résultat, l’indépendance de l’Algérie pleine et entière. Assez tôt, après que la lutte armée eut été déclenchée le 1er Novembre 1954, Ferhat Abbas a eu le courage intellectuel et la lucidité de reconnaître tardivement, certes, mais qu’importe, la justesse du point de vue, entre autres, de cette poignée d’étudiants de la faculté de 1940 traités de naïfs et de galopins. Il en est sorti grandi. Il a été accueilli dans la famille révolutionnaire avec chaleur et respect ; plus, avec affection par ceux qui le critiquaient il n’y a pas si longtemps encore. Mieux, ils l’ont jugé digne d’être le premier parmi eux, et ils le firent premier président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). C’était là un autre aspect de la culture PPA/MTLD. Une dernière remarque : Si « le regretté Abderrahmane Farès jouissait de la confiance totale du FLN », pourquoi le FLN a désigné Chawki Mostefaï comme responsable du groupe FLN à l’Exécutif provisoire dont la discipline s’imposait à Abderrahmane Farès, membre de ce groupe ? Et que dire de son ralliement tardif au FLN après avoir été président de l’Assemblée algérienne au titre de l’Algérie française jusqu’à sa dissolution en 1956 par Robert Lacoste et soutenu contre vents et marées l’intégration contre la motion des 61 ? Je n’éprouve aucun sentiment d’admiration pour les opportunistes qui, intelligemment, peut-être, et astucieusement, c’est sûr, sont toujours du côté du manche et savent à point nommé voler au secours de la victoire. La critique objective est une vertu. La refuser et la considérer comme du dénigrement est une faute. Pour finir, un certain déséquilibre me gêne. Le peuple algérien a besoin de se repérer dans la multitude et la complexité des faits qui ont abouti à sa situation actuelle. L’histoire de sa libération a été marquée par deux personnalités de dimension historique, Messali Hadj et Ferhat Abbas. L’un a bien débuté et mal fini. L’autre a mal débuté et bien fini. Les carrières politiques de ces deux hommes se sont croisées dans le temps. Mettons côte à côte le bon débat de Messali Hadj et la bonne fin de Ferhat Abbas et nous aurons une image complète et simplifiée, en même temps qu’un symbole de la marche en avant de la révolution algérienne. Et, faisant abstraction de mes propres réserves légitimes, il y a lieu, le moment est venu me semble-t-il, de songer à honorer ce qu’il y a eu de méritoire dans la vie politique de Messali Hadj jusqu’à 1951 et de faire une place à ses restes dans le carré des martyrs d’El Alia aux côtés de Ferhat Abbès. L’Histoire par son objectivité et ses vérités incontournables est le véritable gage de la réconciliation des esprits.

Un peuple se renforce en regardant ses faiblesses

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