Lettre ouverte à Monsieur Georges Fleury

Publié le par Chawki MOSTEFAÏ

  

Dans votre livre, « l’Histoire Secrète de l’OAS », qu’un ami, m’a conseillé de lire, notamment le chapitre 84 -ce que j’ai fait, récemment, avec beaucoup de retard, je le regrette- vous décrivez, avec un luxe de détails précis et concrets qui ne laisse place à aucun doute possible, du moins l’espériez vous, la tenue d’une réunion au Bordj de Jacques Chevallier à Alger, « au soir du 1er Juin », à laquelle vous me faites assister abusivement et contrairement à toute vérité, en compagnie de Jacques Chevallier, Jean-Marie Tiné, médiateurs, Aberahmane Farès, Président de l’Exécutif Provisoire, ainsi que Susini, Gardes et Carruana.
Vous prétendez que cette réunion du 1er Juin à laquelle je n’ai participé, ni directement, ni indirectement,, aurait consacré mon accord et celui de Farés sur ce qui est en réalité, le protocole rédigé au lendemain du tête à tête du 18 Mai Susini-Farès près de l’Alma ( cf Fernand Carréras « Accord FLN-OAS » page 54). Farès se serait engagé à le faire avaliser par le GPRA. Mais le rejet, par ce dernier, du principe même de la démarche, a conduit Farès à présenter à cette réunion du 1er Juin, son contre-projet de 4 pages.
Vous vous êtes donc trompé à la fois sur la composition, sur l’objet et le compte rendu de la réunion du 1er Juin 1962. 
Par contre vous occultez totalement la seule, l’unique réunion intervenue le 15 Juin dans la villa de Jean-Marie Tiné, près de l’hôtel ex-Saint Georges à Alger, et à laquelle j’ai assisté en tant que représentant du FLN; en même temps que Jean Jacques Susini. C’est au cours de cette réunion du 15 Juin que ce dernier, pendant plus d’une heure, a développé les craintes et les ambitions de la population qu’il était sensé représenter, et l’engagement de l’OAS à accepter l’Indépendance de l’Algérie, sous réserve d’un certain nombre de garanties supplémentaires dépassant, en les dénaturant, les accords conclus à Evian. Mon intervention, d’environ un quart d’heure, s’est bornée à rappeler que :


1- Les organisations du mouvement national algérien , de l’Etoile Nord Africaine en 1927 au FLN du 1er Novembre 1954, en passant par le PPA en 1937, le MTLD en 1947, la fédération des élus du Constantinois en 1935, le Congrès musulman en 1936, les Amis du Manifeste et de la Liberté en 1944, enfin le Parti communiste algérien et l’Association des Oulémas, partis nationalistes ou modérés, tous, sans exception, dans leurs programmes politiques, n’ont jamais manqué de considérer la population européenne comme partie intégrante du peuple algérien, ce que cette dernière, quasi unanimement, a toujours dédaigné, rejeté et combattu.
2- Les accords d’Evian ayant assuré l’intégralité des droits des Européens dans une Algérie indépendante, il n’est guère concevable de reprendre une négociation, devant obligatoirement impliquer le gouvernement Français et le GPRA, et ce, à 15 jours d’un referendum d’auto-détermination dont le résultat ne fait aucun doute, ni d’en reporter la date déjà fixée au 1er Juillet 1962.
3- Dans un tel contexte, il n’y a guère de place pour un quelconque protocole politique en addition à ces accords du 19 Mars, mais seulement pour une action de mise en œuvre de notre volonté partagée de contribuer à calmer les esprits, le sentiment de peur et de panique chez les européens et le désir de vengeance chez les musulmans qui ont tant supporté depuis 7 années d’une guerre sans merci, et combien aggravée par une année de massacres et de destructions. C’est là, le service, le vrai, que nous pouvons rendre à nos populations et à l’Algérie de demain en favorisant la réconciliation entre les hommes et les femmes des deux communautés, condamnés à vivre ensemble, dans la justice, l’égalité et la liberté.


C’est pourquoi, disais-je en substance, nous sommes prêts à renouveler, dans une déclaration solennelle, au nom du peuple et des ces instances politiques, les assurances de ce qui a toujours été le credo de la politique de libération nationale : la citoyenneté à part entière, avec ses droits et ses devoirs, pour tous ceux qui, ayant fait souche en Algérie, l’acceptent et la revendiquent ; la contrepartie étant une déclaration de l’OAS annonçant, bien entendu, l’arrêt total et immédiat de toutes exactions sur tout le territoire algérien et le soutien au référendum de « l’Indépendance de l’Algérie dans la coopération avec la France ».
Tel est l’accord verbal conclu en ce 15 Juin 1962, entre Susini et moi-même, dénommé « Accord FLN-OAS », en présence de messieurs Jacques Chevalier et Jean-Marie Tiné, médiateurs dans la villa de ce dernier.
Vous passez entièrement sous silence cet accord verbal, limité dans son objectif, certes, mais suffisant pour répondre à notre désir partagé de réconciliation nationale.
Par contre vous affirmez qu’au cours de la réunion qui s’est tenue le 1er Juin au Bordj, à laquelle je n’ai nullement participé, comme le confirme expressément le récent témoignage écrit de Monsieur Jean-Marie Tiné, nous aurions conclu Farès et moi, avec la délégation OAS formé de Susini, Gardes et Carruana, des accords prévoyant, entre autres : 
la dissolution du FLN, la redéfinition des symboles du drapeau algérien par les deux communautés, le report du referendum et une amnistie large qui couvrirait non seulement toutes les violences commises depuis le début de la guerre jusqu’à cet accord – censé être un accord de paix – mais même les violences qui lui seraient postérieures.

Du jamais vu !

Ces incohérences ne sont rien d’autre, comme l’affirme Monsieur Tiné, que la proposition de protocole faite par l’OAS au lendemain du tête à tête Susini-Farès du 18 Mai 1962. 
Peut-on raisonnablement croire, ou vouloir faire croire, qu’un homme politique, responsable, issu d’un peuple qui a mené un dur combat de sept ans et demi et qui est parvenu à 15 jours de la délivrance, puisse songer, un seul instant, à remettre en cause le bien-fondé d’un accord qui a coûté des mois de négociations et des centaines de milliers de morts.
Vous connaissez pourtant ma déclaration du 17 Juin pour l’avoir reproduite dans votre livre, et ne pouvez nier qu’elle a répondu de manière effective aux soucis de l’adversaire et de la population qui était sensée le suivre - puisque les armes se sont tu le jour même- alors, je vous pose une seule question qui résume toutes les autres : pourquoi donc ce déni de vérité historique, qui ne fait que compromettre gravement la crédibilité de l’ensemble de votre ouvrage.

Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations distinguées.
Alger le 25 Mars 2004 

Docteur Chawki Mostefaï

Lettre ouverte à George Fleury, écrite et publiée dans le journal EL WATAN. Dénonciation d'un dénie d'Histoire caractérisé relatif "aux accords" FLN-OAS en juin 1962 .
Lettre ouverte à Monsieur Georges Fleury

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